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December 15 15 décembre 2008 - 00:51Retrouvailles. Je ne sais pas. Visites dans d'autres pays de ma vie. Ca fait longtemps. J'ai aimé. Je ne sais pas. C'était fort en tension. Oui. Absolument. Absolument. Apprentissages. Re-découverte d'aimer. Découverte de détester, de subir trop, de rouvrir des cicatrices. Retour en Malheurie mais entrée triomphale en Joie. Désordre si fréquemment fracassé entre mes tempes. Réseaux, influences, conflits, stratégie, âpreté, sécheresse, tendresse déçue. Interprétations faussées ou vérités embrumées. Ca s'est mal passé mais bon. Ses yeux, ses lèvres, ses caresses, sa fraîcheur, sa voix, son coeur, son rire, ses expressions, ses souvenirs, sa pensée, ses rêves, ses espoirs, ses pleurs, ses douleurs, ses peurs : j'ai tout partagé et partage encore. Encore, encore. En corps et en coeur.
Le monde pendant ce temps se précipite dans les avions les voitures les trains les fusées. Accélérateurs de particules biologiques économiques. 6 milliards de bonnes intentions et pourtant un mouvement amplement décevant. Des cris à nous rendre sourd ! Des colères à nous aveugler ! Des souffrances à nous insensibiliser !
Que faut-il que je fasse ?
Que faut-il que je fasse ?
Une pensée se construit. Une représentation s'élabore. Une image se structure. Une oeuvre s'articule. Une passion se vit.
Elle sera au centre, à la périphérie, partout. Devant, derrière, ombre, lumière.
J'espère donc être de retour. February 05 Le dormeur dans la rueTristement, la vie professionnelle génère des rituels barbares. Chaque matin, le dormeur fait finalement les mêmes gestes quasiment dans le même ordre et aux mêmes heures. D'abord, il quitte ses vêtements d'intérieur pour mettre une chemise et un pantalon qui ne dérangeront personne durant la journée. Ensuite, il met ses chaussures, assis sur le bord de son lit. Toujours la droite en premier, et la gauche ensuite. Puis, s'il fait froid, il se couvre d'un gilet ou d'un pullover en laine. Il décroche son manteau qui se trouve dans la penderie de l'entrée, entoure son cou d'un cache-nez et prend son téléphone portable qui va dans sa poche droite. Dans la gauche, il cache un briquet et un paquet de cigarettes Fortuna neuf. Se dirigeant vers l'entrée, il éteint les lumières. Des objets sont encore nécessaires à son expédition banale : le porte-feuille dans sa poche intérieure, la carte-orange du métro avec les cigarettes, un deuxième briquet et le porte-monnaie à droite dans le pantalon. Le dormeur vérifie qu'il est à peu près bien coiffé, ouvre sa porte, appelle l'ascenceur dans la pénombre du palier, allume la lumière de l'escalier, éteint celle de son appartement, ferme les deux verrous de sa porte, monte dans l'ascenceur, appuie sur le bouton du rez de chaussée, sort le paquet de Fortuna de sa poche, en retire l'emballage transparent en plastique qu'il jettera dans la poubelle du hall. Il traverse une petite cour et sort dans la rue. Il fait nuit. Il allume une cigarette et entame sa marche vers la station de métro. Il doit regarder sa montre pour s'assurer qu'il n'est pas en retard, car le retard au travail est impardonnable. Tous ces gestes lamentables se répètent chaque matin à longueur d'année. Le dormeur n'a pas choisit de les effectuer, ils lui sont imposés par le monde socio-professionnel auquel il a été obligé de s'insérer pour se loger et se nourrir. La cruauté de ces habitudes est inouie. La violence subie est infâme. La répétition appuie sur le cerveau pour l'enfoncer dans le bitume de la rue grise. C'est inadmissible, mais puisque tout le monde l'admet, il n' y a rien à faire. Le dormeur et l'hypnoseAvant de partir au travail, le dormeur a pris l'habitude de consulter les différentes messageries dont il dispose grâce à son ordinateur. Dès qu'il sort du lit, après des hésitations bien compréhensibles, il se hâte d'enfiler des vêtements confortables et souples. Puis il se branche sur France-Info, s'asseoit par terre, entrouvre sa fenêtre, hiver comme été, et allume une cigarette. C'est ainsi qu'il s'adapte à la journée qui débute. Souvent, après une seconde clope, il se redresse et marche jusqu'à son ordinateur. Il a juste à enfoncer une touche du clavier et l'écran s'éclaire, le bureau apparaît, avec son image coutumière choisie soigneusement et ses petits raccourcis en forme d'icône. Outlook Express est d'abord visité. Essentiellement des publicités. Puis le dormeur ouvre sa boîte Yahoo, souvent vide au petit matin. Enfin, il va vérifier si des amis, aussi appelés contacts, sont présents sur Windows Live Messenger, sa messagerie instantanée préférée. A cette heure matinale, seuls ses copains américains sont susceptibles d'être connectés. Pourquoi ce besoin de messages ? Pourquoi ce besoin d'écran ? Il vit seul au jour le jour. Il n'a pas de grand projet pour défier majestueusement le futur. Comme l'aveugle, ou le bon dormeur qu'il est, il avance dans la vie avec une allure de somnanbule. Il est hypnotisé par les écrans, retenu à eux par des forces profondes. Il prend de petites décisions minutes après minutes. A qui va-t-il écrire ? A qui va-t-il parler ? Dans quel but ? A-t-il des informations importantes à délivrer à Marie ? Sandrine sera-t-elle heureuse qu'il lui fasse un rapide coucou ? Et dans l'optique plus ambitieuse de faire une rencontre sentimentale déterminante pour son destin, il lui arrive de devoir faire des choix, de hiérarchiser ses contacts, et de naviguer à l'aveuglette en se laissant porter sur les canaux parfois tumultueux du coeur, du sexe et de la raison. Il n'a pas remporté de grands succès sur le terrain de l'amour, mais sa vie affective est bien remplie. Il y croit encore et toujours. Après un échec, il se relève vite. Le danger étant de se laisser piégé par les promesses de lendemains meilleurs tout en se montrant aveugle vis à vis de bonheurs accessibles immédiatement dans le présent le plus proche. Internet, qui pourrait être un outil de communication et de rencontre extraordinaire et totalement neuf, a le gros défaut des humains : préférer demain à aujourd'hui parce que c'est moins risqué de remettre à plus tard tout ce qui est important. « We want the world and we want it now » hurlait Jim Morrison. Le pauvre garçon... C'était un voeu pieux, pour lui comme pour les autres. Seul Philippe Garrel a réussit quand mai 68 a échoué. Son film « Les Amants Réguliers » le prouve. Comme un bon remède contre sa futuropathie, comme un vaccin, comme un purificateur de mémoire, ce long métrage en noir et blanc se trouve parmi les documents de l'ordinateur du dormeur. Aura-t-il le courage de se réveiller quand l'hypnose des écrans détermine tant sa vie ? February 04 Le dormeur se réveilleIl fait nuit. Il fait noir. Des sources lumineuses faibles éclairent de toutes petites surfaces d'espace sur quelques meubles, quelques objets. Ce sont ces lueurs vertes, rouges ou bleues, un peu froides, qui ne s'éteignent jamais dans nos appartement loués. Affichage digital de l'heure sur le radio-réveil, diode de la chaîne hi-fi ou voyant de veille de l'ordinateur. Comme les humains, les machines électroniques sont en sommeil. Nous vivons parmi ces objets serviles qui réagissent à des ordres basiques, ON / OFF. Heureusement, nous nous sentons plus complexes que cela, apparemment. Et pourtant nous sommes sans doute dotés d'interrupteurs, de boutons « Power » et de potentiomètres. Entre eux, les humains règlent leur volume, leur marche et leur arrêt, par des systèmes hiérarchiques de pouvoir multiples, polyvalents et interchangeables. Interrelations machinales dont nous n'avons plus vraiment conscience, à l'image de ces appareils électroniques qui ne sauront sûrement jamais qu'ils ont été créés pour servir l'espèce humaine. En théorie, le jour où l'homme fabriquera une machine artificiellement intelligente ayant une conscience d'elle-même, il aura dupliqué la liberté. Car, en théorie toujours, être conscient de sa propre existence génère des actes et des paroles libres. Mais en pratique, les hommes sont très loin d'avoir acquis ce degré de lucidité. La lumière n'est pas allée partout dans leur cerveau. Des zones d'ombre persistantes nous dissimulent nos peurs, nos mesquineries et nos entraves. C'est encore la nuit. Il est 4 h 25 du matin. Le dormeur est toujours assoupi. Il respire paisiblement, il est immobile, il a chaud, il est presque nu, il a les yeux fermés. Brutalement. Brutalement, hurlement du radio-réveil. La station de radio NRJ porte bien son nom. Mais loin d'en donner, elle en retirerait plutôt. Machinalement, par un geste réflexe, le dormeur tend la main vers l'appareil ultra-bruyant pour appuyer sur un bouton très accessible. Les sons se taisent. Il peut encore rester dans le confort moelleux durant 9 minutes avant que la radio ne se réveille encore. Le dormeur a le choix entre demeurer dans la position du sommeil ou se lever. S'il voulait faire son Alexandre le Bienheureux, il resterait à jamais dans son lit. Quel entrepreneur, quel financier ou quel politicien viendrait lui faire des reproches ? Aucun. Ils lui feraient tous payer très cher son refus d'obéir, cela est certain. Mais aucun ne viendrait sonner à sa porte pour le raisonner. Le dormeur ne pourrait plus payer son loyer, ni ses cigarettes, ni son eau, ni son électricité, ni son téléphone, ni internet, ni sa nourriture, ni rien. En choisissant de rester couché, il prendrait de gros risques pour son confort, sa santé et ses relations socio-professionnelles. Il faut pourtant tout envisager. La liberté n'existe que si l'on en use. Dans le cas contraire, elle n'est qu'un mot vide, un concept inactif. Les conséquences d'un choix sont souvent graves, ou plutôt sérieuses. Le dormeur utilise donc ces 9 minutes de silence pour réfléchir, penser, évaluer sa situation, peser le pour et le contre. Il décide finalement de se lever, de faire sa toilette, de s'habiller et de partir travailler. July 29 Un Extrait EssentielL'Art de Jouir - Michel Onfray - Le Livre de Poche - biblio essais.
" La vie entière de Nietzsche est placée sous le signe du compromis avec le corps. Des premières douleurs de son adolescence aux prostrations du fou, il aura connu tout le spectre des variations sur le thème de la chair comme lieu d'une pensée qui se fait, s'élabore, se déploie. Les caprices de l'organisme génèrent les intuitions qui travaillent le caractère, la peau, et produisent des éléments avec lesquels on constitue une vision du monde. La tension des conflits à résoudre est parfois telle que la machine s'en trouve pulvérisée. Le corps de Nietzsche est d'une extrême fragilité sensible à toutes les données immédiates de l'expérience. Les nerfs emmagasinent une quantité d'énergies avec laquelle les mécaniques les plus délicates s'engagent du côté de l'autodestruction. D'où l'idée qu' "on a nécessairement la philosophie de sa propre personne." De belles pages du Gai savoir montrent la corrélation entre corps et pensée, puis racontent combien la chair est d'autant plus susceptible de servir de lieu pour une pensée qu'elle est d'une complexion chétive ou hantée par une sensibilité maladive. Sans hyperesthésie, il n'est pas de pensée existentielle possible. (...) La formule de Georges Bataille, "connaître en brûlant", convient à merveille à ce destin philosophique préoccupé toute son existence par la question dyonysienne. Où l'on retrouve Bergson et son idée, juste et puissante, qu'un philosophe n'est jamais que l'homme d'une seule idée diversement modifiée, une sorte de musicien du réel qui ne cesse d'effectuer des variations sur un même thème. Ecartant la question de sources et de l'inscription du penseur dans un temps qui l'influencerait, Bergson veut voir dans une pensée la tentative pour dire une seule chose, aperçue sur le mode de la révélation, de l'intuition, de l'extase, de la conversion. Une philosophie, c'est la tentative de dire ce qu'un corps exige. Ainsi, "tout se ramasse en un point unique dont nous sentons qu'on pourrait se rapprocher de plus en plus quoiqu'il faille désespérer d'y atteindre." La vie entière n'y suffit pas, chaque livre montre le fossé qui se creuse entre ce qui est apparu un jour et ce qu'on voit s'enfuir vers l'indicible, l'ineffable. June 15 Alexandra et le Fantôme18 juin 2006. 21 h 55. Alexandra sur MSN Messenger avec un inconnu. Alexandra dit : Bonsoir Fantôme dit : Bonsoir, comment vas-tu ? Alexandra dit : Très bien et vous ? C'est la première fois que je parle à un vrai fantôme. Fantôme dit : Vous avez déjà parlé avec des faux ? Alexandra dit : Rires. Non plus. Ni des faux, ni des vrais, vous êtes mon premier. Mais votre pseudonyme ne signifie peut-être rien ? Fantôme dit : Mais ce n'est pas un pseudonyme. J'ai perdu toute autre identité. Je ne suis plus qu'un esprit qui hante, et même si j'avais un nom, ce serait celui d'un autre qui n'est plus. Fantôme dit : Le souvenirs du son "Alexandra" résonne merveilleusement à mon inutile oreille. Alexandra dit : Fantôme flatteur. Je m'appelle peut-être Germaine ? Rien n'est assuré ici... Fantôme dit : J'ai vérifier. Tu t'appelles bien Alexandra ! Je sais tant de choses à ton sujet. Je sais que tu dors toujours la fenêtre entrebaillée, je sais que tu aimes regarder tes pieds quand tu te lèves le matin, je sais que tu passes beaucoup de temps sur ton ordinateur, je sais que tu chantes en te préparant à manger... Alexandra dit : Tout cela est faux. Vous devez me confondre avec une autre. Fantôme dit : Non, non. Je t'observe depuis 5 jours. Ta porte est toujours ouverte, c'est facile. C'est un plaisir que les vivants disent pervers et nomment le voyeurisme, mais pour un fantôme, il ne s'agit que de son pauvre quotidien. Il n'a plus que cela à faire, vous regarder vivre. Vous ne pouvez que me pardonner mes intrusions dans votre sphère intime, puisque j'y suis condamné... Alexandra dit : Vous pourriez tourner la tête ailleurs, vous retirer dans un désert, ou hanter des forêts profondes où seuls les sangliers habitent. Si vous êtes aussi fantôme que vous le dîtes, vous pouvez aller partout. Pourquoi restez-vous chez moi ? Fantôme dit : Mais parce que je m'y sens bien, voilà tout. Je m'y ennuie beaucoup moins qu'ailleurs. Quand tu rentres vers 17 heures, le visage un peu fatigué, parfois chargée de plusieurs sacs. Quand tu te déplaces vers ta cuisine. L'air que tu déplaces qui, je crois, sent bon. Tu es le plus beau spectacle du monde. Parfois, te regardant aller et venir, j'éprouve une telle fascination que je connais presque des sensations de rematérialisation. Fugaces, certes, mais alors quelle jouissance ! N'as tu vraiment pas du tout senti ma présence autour de toi récemment ? Alexandra dit : Non. Vous déplacez des objets ou non ? Fantôme dit : Non. Alexandra dit : J'ai perdu une boucle d'oreille. Ce n'est pas vous qui l'avez cachée ? Fantôme dit : Non. Je la chercherai si tu veux, et te dirai où elle se trouve. Alexandra dit : Que vous serviez au moins à quelque chose... Fantôme dit : Tu es cruelle. Nous parlons pour la première fois. MSN me donne une voix pour m'exprimer. N'es-tu pas intriguée, curieuse ou enthousiaste de communiquer avec une chose telle que moi ? Alexandra dit : Je ne crois que ce que je vois. Prouvez-moi que vous êtes vraiment un fantôme, et je vous jure de devenir adorable. Si seulement c'est réel, alors ce sera une histoire extraordinaire, mais vous vous appelez sûrement Didier Machin ou Pascal Chose, vous vivez à Meudon et vous êtes mariés... Sur MSN, çà ne ferait aucune différence... Fantôme dit : Tu as un grain de beauté sous les poils de ton pubis. Quand tu prends ton bain, tu écartes la toison brune pour le regarder. Hier soir, en faisant cuire ton poisson, tu as chantonné un air entendu dans "Peau d'Ane". Le téléphone a sonné. Tu as parlé 13 minutes avec ton frère. Alexandra dit : C'est impossible... Fantôme dit : Quoi ? Alexandra dit : Mais je. Attendez, je reviens. Fantôme dit : J'ai tout mon temps. (Alexandra ne pourra peut-être pas vous répondre car son statut est "occupé(e)"). Alexandra dit : Vous m'effrayez. Vous êtes de la CIA, un espion ? Fantôme dit : Non. Alexandra dit : Je ne crois pas aux fantômes... Fantôme dit : Peu importe. Ca ne change rien. Alexandra dit : Et à quoi est-ce que çà m'avance, moi, qu'une sorte d'esprit se ballade chez moi et renifle me petites culottes ? Fantôme dit : Je t'en prie. Je suis un esthète. Néanmoins, tu pointes tout de même un sujet important : l'appartement d'une jeune femme seule (son espace, sa temporalité) est un délicieux lieu d'érotisme, pour qui sait bien observer. Quand tu t'es caressée, lundi soir, dans ton lit, le rose t'est monté aux joues. Alexandra dit : La lumière était éteinte. Fantôme dit : Ha Ha ! Alexandra dit : Pourquoi ce rire ? Fantôme dit : Tu avais le rose aux joues et tu as soupiré. Alexandra dit : Dîtes ? Je pourrais vous voir ? vous pourriez vous montrer à moi si vous le vouliez ? Fantôme dit : Pas encore, non. Alexandra dit : Pourquoi ? Fantôme dit : Parce que se faire voir des vivants demande une expérience de mon état que je ne possède pas encore. Je suis un fantôme trop récent. Alexandra dit : Comment êtes-vous physiquement ? Fantôme dit : Une nuée impalpable. Alexandra dit : Mais encore...? Fantôme dit : Si tu veux parler de comment était mon moi vivant, je ne me le rappelle pas pour le moment. Mais ces jours-ci, en ta compagnie, j'ai eu des flashs de mon corps passé. Alexandra dit : Intéressant. Mais qu'allons nous faire maintenant ? Fantôme dit : Maintenant que tu sais que je suis là, j'aimerais que l'on joue un peu, et que l'on communique. Je sais quelque chose qui ressemble à du "j'aimerais"... J'aimerais parfois devenir ton metteur en scène. Que tu interprètes des pièces, des films ou des ballets pour moi. Et sur MSN, je te dirais le soir si c'était bien. Je serais l'unique spectateur de tes spectacles, et parfois j'en serais aussi le créateur. Alexandra dit : Je devrais suivre vos instructions. Vous dicteriez mes actes, mes paroles. Fantôme dit : Oui. Mais je promets de ne t'offrir que des rôles passionnants. Tu feras avec moi des choses inimaginables; j'essaierai tellement de te surprendre avec mes instructions que tu y trouveras mille délices. Alexandra dit : Vous voulez que je devienne la marionnette d'un fantôme voyeur, d'un pervers qui me surveille la nuit ? Fantôme dit : Ma proposition te choque ? Alexandra dit : Peut-être pas... Alexandra dit : Il y aura du sexuel je suppose ? Fantôme dit : Oui, mais pas seulement. Il y aura du plaisir, c'est certain. Il faudra que le corps brille, qu'il irradie d'énergie. Alexandra dit : Pourrai-je arrêter si je n'aime pas. Pourrais-je vous désobéir si j'en ai envie ? Fantôme dit : Hélàs oui. Tant mieux aussi. Mes pouvoirs se limiteront à ce logiciel MSN mais aussi à l'envie que tu as au fond de toi de faire ce que je prévois... Si je ne te connaissais pas du tout, jamais je ne te ferais cette proposition toute ludique en somme. Mais je pense que tu as des prédispositions. Alexandra dit : Demain, à la même heure, je vous dirai ce que je décide. Adieu, je coupe. Fantôme dit : Moi, je vous dis à tout de suite. Je reste ici. Alexandra dit : Vilain. Je vous parlerai désormais... Parfois, certaines de mes paroles dîtes à haute voix seront pour vous. Fantôme dit : J'en serai ravi. Alexandra dit : Ciao vieux pervers ! Fantôme dit : Au revoir, sublime vivante. May 25 L'Inutile GénéreuxTant d'années durant,
J'ai préparé ces présents,
Amassés en spectres précieux,
Dorment des trésors trop nombreux.
Donner, distribuer, offrir,
Tout est à vous, à toi !
Entrez dans mon jardin cueillir,
Les fruits d'or d'avant mon trépas.
Je lègue, c'est mon héritage.
Vivant, je n'ai pas su donner.
J'ignore toujours à mon âge,
Mettre vos cadeaux en paquets.
Quelle souffrance d'avoir tant pour vous !
Faute d'enrobage, je garde tout.
Et même quand l'audacieuse se sert,
Elle part sans prendre le nécessaire.
Quelques rimes, des pensées,
Des chants, des danses, la liberté.
Mes paroles sans nulle tromperie
Sont toujours à votre merci.
A la distribution, seul dans un coin sombre,
Nul ne voit que mes bras cancéreux,
Débordent d'une vie en grand nombre :
Maladie de l'inutile généreux.
A la fin, cloîtré dans mon coffre fort,
Etouffant sous le poids de tous ces cadeaux morts,
On laissera la poussière recouvrir mes trésors.
Et si dans vingt siècles, de terre on les sort,
On ne comprendra plus qu'ils m'aient causé du tort.
Inutile, inacceptable, inaccepté,
Au plus vite il faut que je tue
Ce stupide moi qui ne pensent qu'à donner,
Toutes ces merveilles dont personne ne veut plus.
May 08 Un divan sur la Terre C'est quoi un blog ..? Un truc d'ado, n'est-ce-pas ? Oh la la, je suis si mal dans ma peau, mon corps change tous les jours et mes parents sont des cons. Personne ne me comprend et mon (ma) petit(e) ami(e) vit à 465 kilomètres. On ne se voit jamais et de toute façon, c'est peut-être pas la bonne personne. J'ai des pensées noires comme les trous; j'écoute du rock gothique... Il n' y a que ça qui traduise mes doutes. Je veux un autre piercing : 6, c'est pas suffisant ! Pour mon tatouage, j'hésite entre un "crow" aux ailes déployées et un idéogramme celtique... On verra. L'autorité, c'est pourri... Je dis "Fuck le lycée" et "Fuck le système". Je voudrais partir en mission à Haïti, l'un des pays les plus pauvre du monde. Ca me déprime trop ces gens qui souffrent et mes parents et les parents de mes amis qui bouffent du porc comme des porcs tous les dimanches midi...
Oui, c'est peut-être çà un blog. Mon père m'a dit l'autre jour : c'est un psy virtuel. Bah oui, mais alors toutes les fois où l'on prononce des paroles sans mensonge, toutes les fois où l'on cherche à dire le plus profond de soi, toutes les fois où l'on s'auto-analyse pour sortir d'une situation invivable, on se retrouve sur le divan. Et si parler libère, çà libère de quoi ? Une cure analythique, de mon point de vue, doit prendre fin un jour. Ou bien parce que le sujet s'aperçoit que les mots ne lui apportent plus rien. Souvent, dans ce cas, les actes sont nécessaires : assez parlé ! C'est mon comportement que je dois réussir à changer maintenant. Ou bien, et j'ai lu que çà arrivait parfois, il y avait vraiment un noeud à dénouer dans l'inconscient, un espace mental resté depuis toujours dans l'ombre mais qui, à notre insu, tirait les ficelles de notre corps-marionnette sans se soucier de notre souffrance, la réalimentant même de jour en jour. Alors, la compréhension ou l'association d'idées qui préféraient rester dissociées, la création d'un récit autobiographique cohérent, le dénouement par les mots d'un conflit vieux comme mon monde, et puis l'aide technique du thérapeute qui mettra un peu de jargon freudien ou lacanien sur tout cela me permettront de retrouver une vie où la souffrance s'éloigne d'autant plus que je parviens à assumer mon histoire et même à me la réapproprier pour en tirer de nouvelles énergies. Moi, le sujet, je n'ai plus besoin du divan. Et pourtant, il y a des gens qui ne le quittent jamais.
Pourquoi je vous parle de çà ? Les milliers de personnes qui ont eu l'amabilité de s'intéresser à mon espace perso depuis sa création en début d'année doivent soudain se sentir un peu déroutés par le ton psychologique de ce préambule. Dans l'un de mes premiers billets, dont tout le monde se souvient, j'avais définit clairement les objectifs pousuivis ici : penser à ciel ouvert pour faire un film ou des films. M'inscrire dans un lieu, squatter un peu de Ko ou de Mo chez MSN pour communiquer l'avancement de mon travail créatif autour de mon envie de fabriquer des images en mouvement. Donc, ce blog ne devait pas être un blog d'ado dépressif dans l'esprit du journal intime, ni même un blog de partage autobiographique où je vous aurais montré mes amis entrain de faire les fous au resto, mes neveux si adorables et intelligents ou ma collection de timbre, mais un espace de gestation pour des projets, avec des fils reliant des images à des mots voire à des sons, des réflexions parfois politiques, parfois sociologiques, parfois esthétiques. Le tout pris en charge par des chroniques à vocation philosophiques tandis que je gardais bien à l'esprit le caractère amateur de ma démarche. Pour moi, et c'est le point de vue que j'ai toujours défendu, le regard qui m'anime, il s'agit d'activités intellectuelles très plaisantes que j'ai le loisirs et la liberté de faire partager.
Seulement voilà, ces derniers jours, j'ai l'impression de ne plus aimer cet espace perso, journal de notes variées, cahier de brouillon public. Je ne comprends plus pourquoi j'ai toujours hâte d'allumer mon ordinateur pour voir si ce que j'ai émis de moi vers les autres à eu une conséquence simple : l'émission par les autres de messages vers moi. On touche là à une partie étrange d'MSN Spaces que je n'avais pas du tout envisagée lorsque j'ai créé ce blog : la communication.
Qu'est-ce que communiquer ? Pour moi, c'est échanger avec une autre personne des signes visuels ou oraux ayant un sens, disons, humain. Les deux interlocuteurs s'écoutent ou se lisent l'un l'autre, chaque nouveau message de l'un incitant une réponse de l'autre et cela, je crois, à l'infini. J'évoque ici la forme à mon avis la plus noble de la communication : la conversation. Car on peut communiquer aussi pour vendre, pour donner des ordres, pour monologuer ses colères, ses idées fixes ou ses souffrances. Mais ces transmissions-là n'offrent pas la belle et grande liberté d'une conversation où les deux partenaires, à égalité de condition (deux êtres humains), s'écoutent, se répondent, cherchent à se faire comprendre de l'autre en utililisant toutes les formes de langage dont notre cerveau est capable. Accords, désaccords, terrains d'entente ou zones de conflits, radicalités ou concessions, rien n'est plus riche qu'un dialogue entre deux êtres humains doués de liberté d'esprit, ou simplement d'envie d'échange, de débat.
Alors, dès que je me suis aperçu qu'MSN Spaces, par le système des commentaires, permettait ce genre de communication en option, pourrait-on dire, de l'espace perso des billets et photos, je suis allé voir les autres pour échanger. Mon style, c'est le texte long, le développement d'une idée, la recherche d'arguments, que se soit pour dire mon désaccord (comme avec http://spaces.msn.com/rom1chef/ ) ou pour dire ma bienveillance et ma sympathie. "Coucou, merci d'être passé, trop bien ton billet, je te fais pleins de poutous..." : c'est pas mon truc et cela pour une raison simple : les gens qui s'investissent dans leur espace perso, et à fortiori ceux qui y développent une activité créatrice comme la photo, la poésie ou la pensée, méritent mieux et plus qu'un lapidaire et, à mon avis insultant, "c'est sympa !" ou "c'est cool !". Allez voir les commentaires : vous y verrez deux types de messages : les uns pour dire simplement "salut", les autres pour dire "courage, je te soutiens". De temps en temps, deux trois arguments en rapport avec le billet ou les photos publiés mais c'est rare. Alors, non seulement ces personnes d'MSN se rencontrent rarement (voire jamais) physiquement, mais en plus, ils tissent des liens superficiels qui négligent la complexité profonde des personnes bien réelles qui sont de l'autre côté de l'ordinateur. Cette communication SMS autour des blogs, je ne la comprends pas. Je conçois qu'on ait des vies chargées où le temps, comme le disait récemment mon ami Vincent, est une denrée rare. OK, les blogs ne sont qu'un hobby parmi d'autres. Mais tout de même, il s'agit de se demander s'il s'agit ici d'un espace de monologue ou bien de dialogue. Est-ce un espace de communication ou simplement d'affichage ?
Il se trouve que ces derniers temps, la présence de mes bons amis de la vie matérielle ( celle des invitations à dîner, celle des rendez-vous au cinéma ou dans un café, celle des longues conversations) s'est faite plus rare. Pour des raisons diverses, des personnes proches avec lesquels je passais du temps se sont un peu absentées de ma vie. Si bien que l'ordinateur a été pour moi un lieu de communication privilégié. Mais, bizarrement, (et là c'est freudien), je me suis mis à repensé très fort (la rétrospective à Beaubourg aidant), à ce magnifique film méconnu (évidemment) de Jean-Luc Godard : Allemagne Année 90 Neuf Zéro , dont vous pouvez voir des photos et entendre un petit bout de la bande son. Ce film avait été commandé au cinéaste par France 2 aux alentours de 1990 sur le thème de la solitude. Mais Godard avait eu l'idée de génie de transformer le sujet imposé. Il est coutumier du fait, on ne lui impose jamais rien... Oui, il avait inventé le concept de "Solitude de l'Histoire". Comme si la figure d'Eddie Constantine qui erre dans des paysages néo-romantiques salis par l'industrie à la recherche de l'occident incarnait le fantôme refoulé par les milliers de jeunes gens qui ont détruit le mur de Berlin dans l'allégresse des évènements médiatisés. L'actualité, nous dit l'artiste, est surpeuplée, mais l'histoire est en déserrance, elle est seule. Les gens ne l'aiment pas : qu'on leur parle du présent ou mieux du futur, mais jamais du passé ! Godard dit : on aime qu'on nous raconte des histoires mais pas qu'on réflechisse sur l'Histoire. Toujours la même chanson : le superficiel plutôt que le profond !
Comme Lemmy Caution, vieil espion abandonné à l'est qui cherche à regagner l'ouest pour voir où nous en sommes, qui se demande ce que sa bien aimée du passé est devenue, je ne suis pas seul à proprement parler. J'ai un travail, des collègues. Des amis. Une famille. Mais ce qui est seul en moi, c'est ce qui le fut quand je refaisais pour mon propre compte l'éducation que l'état français n'avait pas su faire chez moi. Ecole, collège, lycée, université : toutes ces institutions n'ont pas réussi à faire de moi celui que je suis aujourd'hui car pour moi, l'idée d'un tronc commun d'éducation était, je l'ai compris ensuite, une aberration : chaque individu devrait être libre d'apprendre ce qu'il veut et c'est bien ce que j'ai fait quand je me suis retrouvé au chômage. J'ai lu, j'ai vu des films et j'ai écouté de la musique. J'ai pris le temps de refaire ce que l'éducation national, à mon sens, avait mal fait. Contre-histoire de la philosophie, comme dirait Michel Onfray... Mais aussi création d'un regard personnel sur le monde qui m'entoure, me donner les moyens de traduire dans la langue d'RV les signes envoyés par la société. Ne pas être comme les autres, conserver autant que possible ma liberté de penser. Et, par extension, souhaiter que cette libération que je m'étais autorisé et offerte puisse bénéficier à d'autres, tant les couloirs du métro sont remplis d'esclaves sociaux modernes.
Ainsi, ce n'est pas moi qui suis seul : vous voulez que je vous parle de Tarantino, du cinéma fantastique japonais, vous voulez que je vous parle de Portishead ou des Red Hot Chili Peppers,des Monty Pythons, des Simpsons ou d'Alias, d'une pièce de théâtre ou d'un ballet : pas de problème ! Je connais la langue de la culture et je la parle presque sans accent. Non, ce qui est seul en moi, c'est ce que j'aime vraiment : la philosophie quand elle prend en compte le corps, l'Art quand il tente de renouveler la vision que l'on a de l'homme, et quand il cherche à libérer les âmes ou la science quand elle me montre la beauté de la nature. On ne vit plus que dans deux sphères : la vie matérielle (travail + famille + amis) et la culture (actualité culturelle + religion). La troisième sphère est seule en zone vacante : c'est l'Art (Art + Philosophie + Science). C'est cette zone que traverse Lemmy Caution dans Allemagne Année 90 Neuf Zéro. C'est pour cela que mon espace perso porte le deuil de la communication et que je ne sais plus pourquoi je l'alimente encore.
Ce matin, à mon réveil, je me suis posé cette question à moi-même : comment, très concrêtement, aimerais-tu vivre si ton activité créatrice te rapportait de l'argent et que tu n'étais plus obligé de faire un travail alimentaire stupide ? Voici la réponse que j'ai trouvé : l'Hôtel du Cinéma. Ce serait çà mon mode de vie idéal : agir contre les sédentaires. Environ 10 jours par mois, parfois plus, parfois moins, ma troupe cinématographique (divers artistes et techniciens regroupés en collectif) se retrouverait dans un hôtel ici ou ailleurs pour faire le point sur les créations de chacun des individus du groupe et pour repartir sur les projets communs. Parfois, il y aurait des absents et parfois des nouveaux venus. Nous partagerions quelques grandes famille de pensée telles que la lignée de Nietszche ou celle des Frères Lumière. Ce serait un jeu. Ce ne serait pas la tournée d'un groupe de rock mais le tournage d'un groupe de cinéma. Tous les arts seraient acceptés, puisque le cinéma est à même de tous les accueillir. Le résultat : des films à présenter en toute liberté. Un refuge pour les vacanciers fatigués du monde insipide des travailleurs sédentaires. Un non-lieu à la marche de l'empire. Je suis un marcheur, un marchien.
Vous noterez toute l'énergie qu'il faudrait pour monter mon Hôtel du Cinéma, ce lieu de création nomade. Vous jugerez de l'échec économique qu'il constitue à priori. De la difficulté à faire les bonnes rencontres. Bref, entre la solitude de l'écriture, qui n'est pas faîte pour moi, et mon incapacité à mobiliser des énergies autour d'un projet libre et économiquement nul, je suis un peu perdu et je doute d'avoir envie de continuer.
"Obéis ! Fais ce qu'on te demande et ne te fais plus remarquer ! Marie-toi, élève tes enfants, achète une maison à Dourdan-la-Forêt et fais carrière dans ton entreprise terne ! Tu auras le droit à la retraite et à la sécu ! Tes vacances : 5 semaines par an à l'Ile d'Oléron ! Camping avec piscine : c'est mieux pour les enfants !" May 03 deux strophes en zone vacanteTendre vers Paix, pire adversaire,
Calme, silence, neurones muets.
Avec quelle arme muer en guerre
Une vie qui s'est tout exténuée ?
Mon temps prélassé aux ondes,
S'épuise, s'étire sur les murs noirs,
Cherche ailleurs, jette une sonde,
Dans les flaques ternes du trottoir.
rv April 17 Forme courte" Nous ne savons pas nous libérer nous-même, et nous appelons cela "démocratie" ".
J'ai entendu cette phrase dans un film de Jean-Luc Godard. Je ne sais pas qui l'a dite ou écrite. Mais elle me hante d'autant plus que j'espérais trouver dans les blogs des expressions libres et de vraies singularités. Hélàs... April 01 Retour sur les temps" Quant à nous, nous ne savons que penser des changements prodigieux qui se déclarent autour de nous, et même en nous. Pouvoirs nouveaux, gênes nouvelles, le monde n'a jamais moins su où il allait."
Paul Valéry - Propos sur le progrès dans Regards sur le monde actuel.
" L'extase musicale dispense de recourir à la religion. "
Michel Onfray - L'Art de Jouir.
Dans un billet précédent (Présent / Conditionnel ), j'avais tenté de clarifier mes idées au sujet des différents temps de la conjugaison française, en liaison avec des possibilités politiques. Je ne suis pas satisfait de ce que j'avais dit du futur et souhaite apporter ici des compléments.
Le présent fut, est et restera la temporalité maîtresse. Beaucoup pensent que sur la ligne du temps, l'instant est trop fuyant, qu'on ne peut jamais vraiment profiter de son passage, que la main qui s'ouvre dans l'eau vive ou les cheveux laissés aux caprices du vent le représentent hélàs trop bien. Entre le passé qui s'évanouit et le futur qui approche, ce petit moment de présent inexistant parce que tellement transitoire est souvent considéré comme insatisfaisant par les nostalgiques, trop long par les pressés. Hier semble énorme à repenser, on peut s'y plonger longuement à sa guise. Demain se prête à mille rêveries et imaginations qui appartiennent au délire ou à une positive projection. Mais aujourd'hui s'échappe trop vite : "Ah, si je pouvais arrêter le temps !" dit celui qui vit un bon moment. "Mais hélàs, tout passe..."
Pourtant, il ne tient qu'à nous de construire la pleine jouissance du moment présent. Mille petites actions volontaires et libres permettent de savourer savamment la succession si intéressante des instants d'une journée. Jamais nous ne connaissons la plénitude totale d'une félicité infinie mais parfois, nous nous approchons de joies très intenses, de plaisirs extraordinaires et de rires fort concrets. Pendant ce temps, on sait pertinemment que ceci ou cela ne va pas bien. Par exemple, et ceci me semble le plus fréquent pour qui sait être heureux, la conscience du malheur des autres pèse lourd sur son propre bonheur. Comment se dire soi-même satisfait quand à cet instant tant de frères humains souffrent de tous les maux du monde ? Vaste problème que j'avais tenté de résoudre en faisant intervenir ce bon vieux conditionnel : "Si mon semblable, mon ami, mon colocataire voyait sa situation s'améliorer, je serais bien content !"
Le conditionnel est une prière sans dieu. Il signifie qu'on souhaiterait du mieux pour soi ou pour les autres. Pour soi, il nous appartient vraiment de trouver les voies qui nous mèneront à ce meilleur état, mais pour les autres, nous ne pouvons que manifester notre impuissance tant il revient à chacun de trouver lui-même ce qu'il lui faut. On peut donner du pain, un toit, des médecines superficielles, mais pour ce qui est du plus profond de l'âme, là où se situe la source des possibles, on est bien impuissant. Or, souvent, le malheur des êtres se forge dans ces zones lointaines d'un cerveau mal connu. La révolution est individuelle et nul autre que soi-même n'est en droit de la provoquer.
Je ne dis plus que le présent est lourd, ni que le futur apportera un présent tout aussi pesant. Je dis qu'il faut apprendre à étirer le bon et à réduire le mauvais. Il faut vouloir savourer, ou se révolter. Je dis maintenant que tout est du présent : du présent transformé en souvenirs, du présent à habiter maintenant ou du présent à vouloir conserver dans de bonnes conditions de jouissance. Et l'on peut même élever le satisfaisant au carré en revivant par l'esprit ce qui n'est plus ou en préparant avec soin ce qui n'est pas encore.
Alors, politiquement, que se passe-t-il ? Quand les partis nous font miroiter des lendemains meilleurs, remplaçant ainsi les religions qui promettaient le paradis des âmes sans corps (!). Vivre ensemble, promulguer les règles du collectif, vouloir le bien-être de tous les concitoyens. Jim Morrison hurlait : "We want the world, and we want it now !" Je crois qu'il avait raison. "Now" est le présent. Quel qu'il soit, il faut s'appuyer sur sa réalité pour préparer de nouveaux instants qui adviendront plus tard. Il est impossible, étant données les incertitudes créées par la multitude des désirs humains, étant données les mille contradictions que cette multitude génère, d'espérer (l'horrible verbe...) des lendemains totalement meilleurs. Vraiment, pour cela, il faudrait (conditionnel) que chacune et chacun décidassent au même instant de se livrer à une analyse intérieure et extérieure du monde que seule la zone vacante autorise. Ce n'est pas inconcevable mais impossible. Alors, il faut lutter, gagner un à un les combats, en perdre 100 pour une seule victoire. Et tandis que l'heureux homme se soucie du bonheur de ses semblables, il ne doit pas attrapper leur maladie du malheur. Le médecin politique doit s'immuniser sans s'insensibiliser.
Essayons de lire la presse, d'écouter la radio ou de participer à des manifestations en pensant à ces temps que je cite. Peut-être comprendrons-nous mieux ce que nous voulons vraiment, pourquoi nous le voulons et comment nous pouvons faire pour l'obtenir. Il me reste à ajouter, en guise d'introduction à un hypothétique billet futur, que le présent est le temps de la passion, que la passion est une énergie formidable, et que celui qui a la chance de la sentir en lui doit tout faire pour maintenir toujours ses feux embrasés. March 21 Dialogue en rentrant du TravailVers 18 heures, un jour de Novembre 2002.
Alexandra ouvre la porte de son appartement et entre :
Alexandra : Frédéric, tu es là ? Tu es rentré ?
Frédéric : Oui, dans le salon... (Frédéric, affalé sur le canapé, regarde la télé).
Alexandra : Tu regardes quoi ?
Frédéric : Des conneries, je zappe.
Alexandra (elle l'embrasse) : Ouf ! Quelle journée pourrie j'ai passée moi alors...
Frédéric : Tu veux m'en parler ?
Alexandra : Bien sûr que je veux t'en parler. Si je gardais tout ça rien que pour moi, je ressemblerais à une décharge publique en moins d'un mois...Il faut que je vide la corbeille.
Frédéric : Attends, je vais chercher un sac poubelle. Tu vas salir la moquette !
Alexandra (elle donne un petit coup de poing dans le ventre de Frédéric) : Fais pas l'idiot ! Ce sont des déchets recyclables... Il faut que j'en parle, c'est tout...
Frédéric (Il baisse la télé) : Je t'écoute...
Alexandra : Et bien voilà : je ne supporte plus mon travail. Il me fait souffrir. J'ai mal au ventre quand je pars le matin... Chaque micro-seconde passée là-bas requiert tout mon potentiel de courage et de résistance au mal.C'est comme si je devais dire "Non" à la mort à chaque instant. Je fais la même chose, tous les jours, depuis trois ans et je n'en peux plus... Mon cerveau crie famine, il veut des changements, de la nouveauté, des aventures et mes salauds de chefs, mon employeur Big Brother, la société complice : tout le monde veut me forcer à continuer comme ça parce qu'ils m'ont trouvé une place dans ce fichu système ramifié et qu'ils pensent que je vais dire "merci"... De toutes façons aujourd'hui c'est : " Si t'es pas contente, tu peux aller pointer au chômage !" Il faudrait que j'ai le cran de les plaquer mais c'est trop risqué...
Frédéric : Tu l'aimais assez ton travail, avant, non ?
Alexandra : Peut-être... Avoue que ce ne fut jamais le grand enthousiasme. Mais là, je commence à me détester de supporter cette violence.
Frédéric : Quelle violence ?
Alexandra : Celle de la répétition ! Tous les jours, je répète les mêmes gestes, je dis les mêmes mots, j'écris les mêmes bouts de phrase sur l'écran d'ordinateur...Tu vois, ça fait disparaître le temps, ça le rend insupportable : le temps, c'est seulement ce que l'on met dedans et moi, j'y mets à chaque seconde la même chose... Ca devient une prison révoltante : on me paie pour être une prisonnière du temps. Une machine à produire du répétitif aliénant. Du même et du même et du même encore... J'ettouffe, mon corps se retrouve comme une statue tu vois, c'est de la pierre, ça fait trop mal ! Et puis on ne me regarde même plus, on ne me félicite plus quand c'est bien. On me traite comme ce que je suis : une machine à produire toujours le même type d'objet. Incapable de sortir de moi autre chose que ces commandes basiques que l'on m'impose... Je vaux mieux que ça, non ? J'ai un peu besoin d'être respectée, considérée, distinguée... Je suis une humaine; et mes collègues pour lesquels tout ça est sujet tabou : "Ah ça, non, n'analysons pas les causes de la souffrance, les tâches répétitives, l'abrutissement que nous imposent nos corvées quotidiennes..." C'est la résignation généralisée, tu verrais... Ca m'énerve... Je suis une extra-terrestre ou quoi ?
Frédéric : Oui, la plus charmante des Aliens... Mais si tu souffres à ce point de tes conditions de travail, tu dois trouver le moyen de t'échapper... Tu ne vas pas rester comme ça !
Alexandra : Oui mais il faut bien que quelqu'un se charge des corvées.
Frédéric : Pourquoi toi ??? Tu fais ça depuis trois ans... Laisse ta place à un autre...
Alexandra : Pour que quelqu'un souffre là d'où je fuis...
Frédéric : Tout le monde n'est pas comme toi; aussi sensible et susceptible et réceptive aux attaques, aux violences, aux aliénations : tu déniches bien souvent des outrages et des violences là où moi-même je n'en vois pas...C'est ta personnalité qui est comme ça... Mais d'autres supportent très bien ce qui toi te révolte. C'est comme ça !
Alexandra : Oui mais bien que je sache mon cas particulier très grave, je voudrais une solution globale. Si moi je m'en sors, si je creuse un tunnel pour m'échapper, je veux que ce trou puisse servir aux autres aussi.
Frédéric : Et s'ils n'en veulent pas de ton tunnel, tu vas faire quoi ? Jouer les martyrs et souffrir à leur côté comme une sainte, ou bien dire "Adios" une bonne fois pour toute ?
Alexandra : Si je souffre de mon travail idiot, machinal, répétitif et mortifère, c'est qu'il est réellement comme ça ce travail : alors il faudra bien que les autres aient la révélation eux aussi.
Frédéric : Tu cherches des prétextes pour ne pas démissionner.
Alexandra : Non, et d'ailleurs je ne veux pas démissionner : ce que je fais est utile, il faut bien que quelqu'un le fasse.
Frédéric : Encore une fois : pourquoi toi, Sainte Alexandra ?
Alexandra : Mais on doit bien pouvoir imaginer un autre système, une autre organisation du travail qu'il faudrait créer...
Frédéric : Laquelle par exemple ?
Alexandra : J'y ai un peu pensé...
Frédéric : Ca ne m'étonne pas.
Alexandra : Tu vois, je crois qu'il existe deux catégories, et seulement deux, au sein du monde du travail : on trouve la répétition d'une part, et la mission d'autre part.
Frédéric : Quelle mission ?
Alexandra : Ecoute.Je parle du travail à répétition (c'est celui que je fais actuellement) et du travail à mission (celui que font mes supérieurs, par exemple). Ceux qui, à des degrés divers, dirigent mon entreprise, ne connaissent pas vraiment la routine : pour eux, le temps n'est pas arrêté. Moi, je tourne en rond, eux, ils avancent... Parce qu'ils ont des missions à accomlir... Tantôt ceci, tantôt cela ... Ce qu'ils doivent faire change tout le temps, au gré des nouveaux besoins décisionnels de la société. Et nous, les petits, les esclaves, on travaille à la chaîne pendant ce temps-là... Eux, ils sortent de l'usine, eux, ils choisissent ce qu'ils vont avoir à faire demain, qui sera différent de ce qu'ils feront après-demain...Ils sont autonomes, responsables... Ils des comptes à rendre globalement, mais pour l'essentiel, en détail, ils sont les maîtres de leur temps et je sais pourquoi : parce qu'ils sont en mission ! Mais moi, la petite employée anonyme, je suis dans la répétition, à peine mieux traitée que la photocopieuse, et souffrant à mort de ces conditions que l'on m'impose, que m'imposent ceux qui sont en mission et qui ne s'imaginent même pas ce que ça peut être de renouveler mille fois les mêmes gestes dans une journée.
Frédéric : Oui, mais dans une entreprise, on peut obtenir une promotion... Quitter la chaîne de travail pour intégrer les bureaux, la direction...
Alexandra : Et alors quoi ??? Après on fait payer à ses subalternes ce que l'on a soi-même subi quand on était à leur place; on se venge, c'est ça ? Les efants battus deviennent à leur tour des parents violents... C'est nul ! La répétition, c'est facile et pénible; la mission, c'est valorisant et agréable : alors il faudrait que l'on partage, que tout le monde soit formé à faire un peu de tout. On tournerait dans les services, une semaine à un poste, une semaine à un autre, tantôt en répétition, tantôt en mission. Le bien-être humain serait vraiment au centre des préoccupations du monde du travail, et non ces profits ridicules au nom desquels on souffre tellement. C'est injuste que ce soit toujours les mêmes qui souffrent.
Frédéric : Ma petite idéaliste... Malheureusement, tu seras déçue... February 18 Dialogue sur un grand lit défait
Vers 17 heures, un jour de Mai 2005.
Alexandra et Benjamin se rhabillent. Ils sont assis sur le grand lit.
January 22 Présent/ConditionnelUn changement d'envergure ne pourra se produire que si émerge un nouveau consensus idéologique qui permette de créer les institutions qui le porteront, ainsi que de nouvelles formes de contrôle sur le mode de production, ce qui a poussé certains auteurs à s'intéresser aux placements éthiques et à l'investissement socialement responsable. Blablabla.
Christian Chavagneux, Economie politique internationale.
Faut-il donc s'étonner si les philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps, pour conserver celle de l'âme ?
La Mettrie, L'Homme-Machine.
Dans la mesure où le sort d'un homme dépend d'autres hommes, sa propre vie échappe non seulement à ses mains, mais aussi à son intelligence; le jugement et la résolution n'ont plus rien à quoi s'appliquer; au lieu de combiner et d'agir, il faut s'abaisser à supplier ou à menacer; et l'âme tombe dans des gouffres sans fond de désir et de crainte, car il n'y a pas de limites aux satisfactions et aux souffrances qu'un homme peut recevoir des autres hommes.
Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale.
On ne peut rien concevoir de plus grand pour l'homme qu'un sort qui le mette directement aux prises avec la nécessité nue, sans qu'il ait rien à attendre que de soi, et tel que sa vie soit une perpétuelle création de lui-même par lui-même.
Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale.
Vous savez, au fond, on est heureux aujourd'hui...
De quoi souffre-t-on vraiment et comment mesurer cette souffrance ? Celui qui ne peut pas répondre à ces deux questions doit se considérer comme satisfait de son actuel sort. On ne parle ici ni d'hier ni de demain, ni des regrets, remords, rancunes, ni des craintes, anxiétés, angoisses. Le passé et l'avenir n'existent pas davantage que les fantômes, ce sont des histoires qu'on raconte pour effrayer les enfants. Non, là, maintenant, est-ce que j'ai mal ? Si oui, définissons la cause de la maladie : en suis-je responsable ou bien non ? Si je suis coupable de ma propre souffrance, je dois tout faire pour me guérir et puisque je suis moi-même la source des maux, je dois chercher en moi le virus, la tumeur ou je ne sais quelle névrose. L'ennemi est en moi, je suis trahi par mon propre camp, c'est la guerre civile dans mon corps.
Par contre, si mon diagnostic m'amène à penser que ma souffrance vient d'ailleurs, du monde extérieur, alors les luttes prennent une toute autre forme. Un univers froid et hostile ou bien des hommes méchants ou encore une société perfide créent ma douleur. Je résiste, je riposte, j'agis et dans un sens, je me régale. Il faut s'en prendre à soi ou aux autres à bon escient. Notre premier réflexe naturel est de nous innocenter nous-même pour trouver chez l'autre un bouc-émissaire confortable et rassurant. Il est bien moins douloureux de s'en prendre à autrui qu'à soi. Pourtant, à la naissance de tous nos problèmes, le plus souvent, on trouve nos propres comportements, habitudes, psychologies profondes, configurations neuronales enregistrées à notre insu. Ne s'en prendre aux autres qu'après avoir épuisé ses propres maux : voilà la plus belle des attitudes, je trouve. On se sent tellement en droit de combattre, nos forces sont si décuplées quand la santé, la certitude, la confiance et toutes les puissances majestueuses nous ont été rendues comme dans l'enfance. Et cet état, c'est la visite de la zone vacante qui nous le restitue.
Alors, après, la vie devient un jeu. Un jeu sérieux certes, mais un jeu tout de même. Un cerveau humain, et c'est miraculeux, est capable tout à la fois de s'impliquer avec passion tout en sachant pourtant que, réellement, ce n'est pas si grave, ou sérieux, ou définitif, ou tragique. Oui, celui qui s'est isolé un temps dans la tente médicale pour soigner ses propres blessures est vraiment prêt à jouer le jeu. Un visage qui s'acharne et hurle de colère tandis que l'autre, peut-être dedans, rit de bon coeur.
De tout cela découle une réalité : le monde actuel est double, divisé en deux. D'un côté, il y a les choses telles qu'elles sont. Souvent lourdes. De l'autre, la vie telle qu'elle pourrait être si les combattants étaient guéris, si les joueurs étaient conscients qu'ils jouent, si la légèreté et la majesté allait de paire en chacun. Entre ces deux temps, celui du présent et celui du conditionnel, se trouve toute l'histoire merveilleuses de la Pensée et de l'Art. Depuis que l'homme pense, il fut, est et sera schizophrène, écartelé sur le camping terrestre entre l' "est" et le "serait". Et parce que jamais la majorité qui forcément gouverne n'a osé visé le possible, lui préférant un état des choses plus proche et plus rassurant bien que souvent monstrueux, le monde actuel, où l'on devrait passer de bonnes vacances, demeure surchargé de plaintes et de souffrances bien que tout le monde soit heureux, au fond. Le malade qui ne veut pas guérir n'a pas le droit de se plaindre : s'il me dit : "je me sens mal mais je veux rester ainsi", je lui réponds : "Alors tu es heureux !" Et c'est dans la solitude de la zone vacante qu'on apprend tout cela, jamais sur les plages encombrées qui se trouve sous les pavés des villes. C'est une facilité de penser que 100, 1000, 100 000, 1 millons de personnes m'aideront à moins souffrir. Leur nombre, un court instant, endormira ma douleur mais les causes du mal, ainsi collectivement presqu'industriellement traitées, ne seront pas affectées. Seule une médecine individualisée peut me guérir. Je le répète : si je suis ma souffrance, je dois me frapper et si l'autre est ma souffrance, c'est lui que je dois frapper. Mais avant de m'en prendre à lui, d'abord à moi; car je serai alors plus fort.
"Merci, c'était très intéressant ce que vous avez dit monsieur ! Surtout la partie sur le présent et le conditionnel !"
" Oui, le présent c'est lourd, c'est ce que nous vivons actuellement; nos voisins au chômage, nos semblables sous les ponts ou dans une tente de réfugié, tous les vacanciers qui se tuent au travail et y perdent leur temps, tous ces pauvres gens privés de leur liberté de faire ce qu'ils veulent quand ils le veulent parce que des tyrans anxieux et armés les infantilisent et leur refuse tout statut d'adulte responsable. Dès que l'individu est humilié, c'est du présent.
Et le conditionnel, je dis que se serait la Majesté ! Oui, la Majesté pour tous ! Alors le monde serait terrible, comme une brousse remplie de grands lions mais, franchement, ce serait beau ! Beau comme un jeu !"
Note additionnelle sur la différence entre "futur" et "conditionnel" : les grandes utopies politiques qui ont cherchées à s'implanter dans le réel, dans la chair même des individus, ont toujours basé leur discours sur un futur meilleur, un horizon radieux où je ne sais quelle foutaise ! N'oublions jamais que tout futur est destiné à devenir un jour ou l'autre du présent et que puisque le présent, je l'ai montré, est lourd, il est impossible et stupide d'espérer quoi que se soit de meilleur plus tard. A l'inverse, le conditionnel, qui n'a pas vocation à se matérialiser, à s'actualiser, peut demeurer léger et vif. C'est lui que chacun, et non une collectivité, doit viser en passant par la fameuse zone vacante. Car le schizophrène divisé entre "ce qui est" et "ce qui serait possible si..." possède des qualités exceptionnelles tandis que celui qui ne fait qu'espérer, emprisonné entre "l'état actuel" et "ce qui sera", vit en position de faiblesse, de sérieux et de mensonge. La seule certitude que l'on ait sur le futur, c'est qu'il deviendra aussi insastifaisant que le présent. Mais la grande force du conditionnel, c'est de ne pas pouvoir se souiller dans la boue des autres temps. Il génère ainsi chez l'individu qui le pratique une attitude tout à la fois positive et détachée, il libère quand le futur enchaîne. Alors, le présent de l'adepte du conditionnel s'en trouve tout à coup ragaillardi, un humour ironique l'allège, il s'envole vers des possibles qui ne sont pas des jours meilleurs pour demain mais bien un aujourd'hui jubilatoire.
Note additionnelle 2 sur la souffrance des faibles : ce qui caractérise le faible est d'être dirigé par le puissant. Le pouvoir est uniquement une question de confiance en soi. Une illusion ou une attitude. La confiance s'acquiert dans un environnement socio-familial sécurisant et, le plus souvent, c'est la richesse qui apporte cette sécurité. Les êtres humains apprennent en observant, le pouvoir s'acquiert comme n'importe quelle autre connaissance : savoir diriger. Il faut avoir eu des modèles dans sa jeunesse. Un père, un oncle, un grand-père font très bien l'affaire. Ainsi, comme le disait Pierre Bourdieu, les héritiers reproduisent les rapports de force à l'identique dans une société. Les faibles demeurent faibles et les puissants puissants, par famille, par groupe social. Mais Alain Finkelkraut dirait qu'on peut aussi devenir fort par le mérite. La faiblesse n'est pas une maladie incurable ou une fatalité. Il faut se regarder soi-même et se guérir soi-même : aucun autre thérapeute n'est plus efficace que soi. Et je renvoie ici à un propos de Nietzsche cité dans un autre billet de ce blog : "Obéir ? Non ! Et gouverner jamais.". Anéantir le faible dans son propre corps ne signifie pas devenir un puissant dirigeant à son tour. Tout adulte a droit à la majesté, c'est-à-dire au total contrôle de sa vie partout et à chaque instant. Oui, la majesté est un droit de l'invidu, un droit constitutif de l'être humain.
Si tout un chacun savait incarner cette dernière idée, je serais davantage satisfait sur la Terre. Mais le présent, hélas, exige qu'on défende la veuve et l'orphelin car ils ont bien plus besoin de sécurité (revenus, logement, éducation, culture...) que ceux qui ont assez d'argent pour s'offrir les faveurs du ministère de l'intérieur.
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